Le commencement
À l’origine, il y avait une femme : Berthe Chometon. Depuis que son mari avait été fait prisonnier par les Allemands lors de la Première Guerre mondiale, Madame Chometon rêvait de créer un lieu chaleureux où les gens pourraient se rassembler et ainsi échapper aux rigueurs de ces temps compliqués. C’est ainsi que germa l’idée d’un cinéma, un lieu de divertissement, au cœur du Havre. Économisant avec une détermination inflexible, elle vendit même son restaurant de Harfleur pour réunir les fonds nécessaires à la concrétisation de ce rêve. En 1933, avec une vision claire, elle s’associe avec Monsieur Louis Noblet, le mari de sa sœur, pour assurer des bases financières solides. Ensemble, ils font appel à l’architecte havrais Henri Daigue, un ami de la famille, pour donner vie à ce projet dans un style distinctif Art déco.
L’ouverture du Normandy trouve écho le 31 mars 1934 dans les pages des journaux de l’époque, où les noms de Monsieur Chometon et Monsieur Noblet sont mentionnés. À cette période, les mœurs voulaient que ce soit l’homme de la famille qui soit le signataire, la personne habilitée à ouvrir un compte, alors que c’était souvent la femme qui s’occupait de toutes les affaires. Malgré cette norme sociale, la gestion opérationnelle de la salle était assurée avec brio par Berthe Chometon, tandis que la vente des précieux tickets à la caisse était confiée aux mains expertes de Georgette Chometon, sa fille.

Berthe Chometon

Le permis de construire

Henri Daigue
Lors de son inauguration en 1934, Le Normandy pouvait se targuer d’avoir le plus grand écran de cinéma du Havre : 5 m de large pour 4,2 m de haut. Il était équipé d’un projecteur à la pointe de la technologie.
Il offrait une capacité totale d’environ 1.200 places. Dans la salle, 586 fauteuils et 106 strapontins disposés au bout des allées, totalisant ainsi 692 places. Les gradins proposaient quant à eux 373 fauteuils, 43 strapontins et 60 fauteuils en loges, pour un total de 476 places (soit un total de 1 168 places). En comparaison, à la date de sa fermeture définitive en 1991, la capacité d’accueil du Normandy avait été réduite à 800 personnes.
Ces modifications étaient nécessaires pour se conformer aux normes en vigueur et aux ajustements requis au niveau des sièges. En façade, Le Normandy avait la même configuration qu’aujourd’hui, à une exception près : l’escalier central actuel était l’emplacement d’un bar sur rue, dans lequel les spectateurs pouvaient se rendre uniquement par l’extérieur. Les aménagements intérieurs ont évolué également, notamment au niveau des guichets, initialement placés de part et d’autre des escaliers, ils étaient alors intégrés dans les murs latéraux avec un design inspiré des verreries en façade.

Permis de construire

Berthe Chometon et sa fille Georgette

Permis de construire
Au gré des époques, l’emplacement du guichet, devenu unique, a changé à plusieurs reprises : tantôt au centre du hall vers l’entrée de la salle, tantôt en haut de l’escalier gauche (sur la droite, au niveau du poteau). Nous avons peu d’informations sur ce qu’il est advenu du bar, nous savons simplement qu’au plus fort de l’exploitation du Normandy en tant que cinéma, il était remplacé par les ouvreuses, « armées » de leurs paniers, qui nous régalaient d’esquimaux, chocolats et autres gourmandises.
Quelques années après l’inauguration du Normandy, Berthe Chometon fit l’acquisition d’un restaurant au Havre, le fameux Bar du Téléphone situé rue Anfray. Elle prit la décision de superviser la gestion de ce nouvel établissement.
L’occupation
Lors de la Seconde Guerre mondiale, la ville du Havre était occupée par les Nazis, Le Normandy fut alors réquisitionné pour diffuser des films allemands. Ironie du sort pour Berthe Chometon, cette même armée qui lui avait pris son mari, lui prenait maintenant son cinéma. Alors que l’escalier roulant, voisin, recevait deux bombes, que les quartiers de Graville et Soquence étaient durement touchés, Le Normandy lui, échappait miraculeusement aux bombardements alliés.

Le Normandy réquisitionné

Le bar central était encore présent sous l’occupation
L’après-guerre
Après-guerre, ce sont la fille de Berthe, Georgette Chometon et son mari, Rolland Démares, rapidement rejoints par Berjo, qui assurèrent la gestion du Normandy dans la continuité de la tradition familiale. La gestion de la salle se faisait en alternance avec Louis Noblet.
Les ravages causés par les bombardements ayant détruit ou abimé de nombreuses salles, Le Normandy devint bien plus qu’un cinéma. Des travaux y furent effectués, notamment pour agrandir la scène et remplacer le bar sur rue par un escalier (dans le prolongement de ceux de gauche et de droite).
À partir de cette période, Le Normandy a vu passer des figures inoubliables de l’âge d’or du divertissement. Parmi elles, le charismatique chanteur et acteur américain francophone Eddie Constantine ou encore le talentueux Serge Reggiani. La scène a également vibré au son de la voix enjouée d’Annie Cordy, tandis que le pianiste Gilbert Bécaud, ancien régisseur d’Edith Piaf, a offert des mélodies enchanteresses à l’auditoire. Le jazz a également trouvé son écho au Normandy avec entre autres Duke Ellington, Benny Goodman, Sidney Bechet et autres Claude Lutter. Luis Mariano s’est également produit sur la scène du Normandy, tout comme le mime Marceau.
Les spectacles et revues ont ajouté une dimension spectaculaire à la renommée de la salle, notamment avec la célèbre revue de Berjo par la Compagnie Variétés dès 1954. Un mélange captivant de chant, de danse, de spectacles et d’humour a caractérisé ces soirées mémorables. Le Normandy demeurait un lieu incontournable mais en 1956, Louis Noblet en devint le seul propriétaire, il le céda par la suite à Monsieur Noel Roelandt, le 3 mars 1965. Ce dernier est resté propriétaire du Normandy de 1965 à 1988, année lors de laquelle Jean Levallois lui a succédé.

Le Normandy après-guerre

Photographie de 1954, des centaines de personnes faisant la queue